CHAPITRE VIII
Des mains sur moi.
Une telle douleur...
Serri... Serri...
Des mains me déplaçant, me soulevant.
Serri ! SERRI !
Dieux, que m'est-il arrivé ?
Que m'avez-vous fait ?
— Que m'avez-vous fait ?
— Restez tranquille. Le pire est passé.
Je me débattis. Une douleur aiguë traversa mes yeux. Je haletai ; jamais je n'avais eu aussi mal de ma vie.
— Restez calme. La douleur est comme un loup hurlant en hiver devant une porte. Si vous lui donnez un peu de nourriture, il attendra peut-être l'été pour revenir...
La voix faisait naître des images dans ma tête. Elle était si belle...
— Un loup, dis-je en gémissant. Dieux, le loup blanc...
— Il est parti, fit la voix. Pour le moment, vous n'y pouvez rien. Oui, il faudra le tuer, mais vous devrez attendre. Je vous le promets, vous obéirez à votre tahlmorra.
Mes yeux étaient cachés par des bandages. Une odeur d'herbes médicinales flottait dans l'air ; je sentis sur mon œil droit le poids d'un cataplasme.
O dieux, j'ai perdu un œil !
— Serri ! Serri !
Fais ce que Taliesin te dit, lir. Il a le pouvoir de te guérir.
— Taliesin ?
— Oui, répondit la voix. Mais vous êtes trop jeune pour vous souvenir de moi. Je suis oublié de tous depuis bien longtemps.
— Où m'avez-vous emmené ?
— Dans ma maison. Ne craignez rien ; Strahan ne vient jamais ici.
— Vous le connaissez ? Vous savez ce qu'il m'a fait ?
— Oui. Je sais ce qu'il vous a fait. Cela ressemble un peu à ce qu'il m'a fait, à moi.
La douleur augmenta. Une main se glissa sous ma tête. Une grande main, mais très douce. Une autre pressa une tasse contre ma bouche.
— Buvez, dit Taliesin. Cela soulagera la douleur. Dormez, mon seigneur. Laissez les herbes accomplir leur travail.
— Vous me connaissez ?
— Pas personnellement, bien sûr, mais je sais qui vous êtes. Ne vous inquiétez pas. Je suis peut-être de Solinde, mais je n'ai rien contre Homana. Et encore moins contre vous.
— A votre voix, dis-je, je ne saurais décider si vous êtes un homme ou une femme...
Taliesin éclata de rire.
— Un vrai barde peut être l'un ou l'autre lorsqu'il chante ses lais et ses ballades. Mais quand votre œil se rouvrira, vous verrez que je suis un homme.
Quand votre œil se rouvrira... Comme il était étrange de savoir que je n'en avais plus qu'un.
Le faucon m'a pris mon œil...
Reste tranquille, dit Serri. Tu as volé sa victoire à Strahan : il avait l'intention de te tuer.
Le faucon ?
Il est mort. Pensais-tu que je le laisserais vivre ?
Je refermai la main sur la fourrure de Serri. J'aurais voulu avoir la force d'enfouir mon visage dans ses poils.
Je sentis que je glissais dans l'inconscience.
Serri... Ne pars pas, reste avec moi.
Je ne te quitterai jamais, lir.
Je m'endormis.
— Vous avez dit que j'obéirais à mon tahlmorra.
— Oui, vous le ferez.
— Mais vous êtes solindien. Que savez-vous à ce sujet ?
J'étais allongé sur la couche, couvert de fourrures. Taliesin m'apprit que le faucon avait déchiré la chair, près de mon œil gauche, et arraché le droit. Tant que les blessures ne seraient pas guéries, j'étais condamné à l'obscurité.
— Je connais le tahlmorra, les lirs et les responsabilités qui vont avec. J'ai vu à l'œuvre la loyauté fanatique qui mène votre race ; l'arrogance de l'homme qui croit qu'il est un enfant des dieux.
— Qui croit ? Nous sommes les enfants des dieux !
— Oui, je sais, c'est que signifie le mot « cheysuli ». Mais il signifie aussi racisme, intolérance, détermination aveugle. La volonté de tout sacrifier à un seul homme : le Premier Né, l'enfant de la prophétie. Le Lion d'Homana.
— Par les dieux, vous parlez comme un Ihlini !
— Ce n'est pas étonnant. J'en suis un.
Une main me repoussa sur ma couche.
— Restez calme, mon seigneur. Je ne fais pas partie des serviteurs de Strahan. Je vous le jure.
— Dites-vous la vérité ?
— Demandez à votre lir. Réfléchissez, Niall. Votre lien avec lui a-t-il été brisé ?
Non. Serri et moi conversions à notre manière habituelle.
— Si vous êtes ihlini, c'est impossible.
— Au contraire ; je ne fais pas partie des serviteurs de Strahan. Bien que Tynstar ait autrefois été mon seigneur, je ne sers pas Asar-Suti.
Je pensai à la vieille femme, à Homana, qui avait sacrifié sa vie pour nous prouver qu'elle disait vrai.
— Comment est-ce possible ?
— Parce que les dieux nous laissent la liberté de choisir. Vous pouvez aussi décider par vous-même. Certes, vous devez renoncer à la vie après la mort, si vous refusez la prophétie et votre tahlmorra ; il vous reste tout de même le choix.
— Je mourrais !
— Tout le monde meurt, un jour ou l'autre.
— Je n'ai nul désir de hâter l'heure de ma fin !
Je l'entendis bouger. Ses pas s'éloignèrent. Pourtant, sa voix portait comme s'il était toujours assis près de moi.
— Je ne veux pas ébranler votre foi, reprit-il. Moi aussi, j'ai servi mon seigneur avec dévouement. Puis j'ai commencé à me poser des questions. Pourquoi était-il si important de détruire notre race-sœur pour nous emparer d'Homana ? J'ai posé la question à Tynstar.
— Qu'a-t-il répondu ?
— Si les Ihlinis ne détruisaient pas les Cheysulis, ce serait la fin du monde.
— Il a menti !
— En êtes-vous si sûr ? Si les Cheysulis survivent et que la prophétie s'accomplit, les lignées fusionneront. Les Premiers Nés reviendront à la vie. Peu à peu, ils supplanteront les races qui leur auront donné naissance. Tynstar a raison : ce sera la fin du monde comme les Ihlinis le conçoivent.
Lillith l'avait appelé un combat pour la survie. Comment pouvais-je leur en tenir rigueur ? Ils faisaient ce que n'importe quelle race aurait fait.
— Dieux, dis-je, je ne sais plus que croire.
— Je ne vous demande pas de renoncer à vos convictions, Niall. Je ne prétends pas que vous ayez tort. Je dis simplement que, ayant réalisé le coût des intentions de Tynstar, je ne pouvais accepter de le payer.
— Mais si nous cessions de servir la prophétie...
Je m'interrompis. C'était impensable.
Sans la prophétie, que nous reste-t-il ?
— Essayez-vous de miner mon moral en me retirant ma raison de vivre ? demandai-je amèrement.
— Ne portez pas de jugement hâtif. Je n'ai pas l'intention de vous faire renoncer à vos convictions ; simplement de vous expliquer pourquoi un Ihlini a choisi de renier son dieu, son seigneur, et les dons que les Premiers Nés nous ont fait.
— Vous ont fait, à vous ?
— Oui, dit-il doucement. Nous ne sommes pas tous mauvais, et nous ne servons pas tous Asar-Suti. Quand nous n'avons pas bu le sang du Seker, nous sommes seulement des hommes et des femmes dotés d'un peu de magie. Comme celle qui vous resterait si Serri vous quittait.
Serri ? Serri ?
Mon lir ne répondit pas, ce qui m'inquiéta.
— Je mourrais si Serri me quittait !
— Non. S'il partait de sa propre volonté, vous ne mourriez pas. Vous n'auriez plus la capacité de vous métamorphoser, d'utiliser la magie de la terre... Mais vous resteriez en vie. Le rituel de mort n'est obligatoire que si le lir est tué. Pas s'il s'en va.
— Serri ne me quitterait jamais ! Aucun lir n'abandonnerait son guerrier !
Serri, tu m'as promis de ne jamais me laisser.
Il ne répondit pas.
— Cela n'arrivera sans doute pas de votre vivant ; ni pendant le règne de vos fils. Mais un jour, quand l'enfant de la prophétie sera né, les lirs connaîtront un nouveau maître.
« Un homme, héritier de toutes les lignées, unira quatre royaumes ennemis et deux races ayant les dons des anciens dieux », cita Taliesin. Que se passera-t-il à ce moment, Niall ? Qu'adviendra-t-il des Ihlinis ? Des Cheysulis ?
Non ! criai-je silencieusement.
— Les races fusionneront et en formeront une nouvelle, reprit Taliesin. Celle qui vivait autrefois. Celle qui possédait tous les pouvoirs. C'est ce que les dieux ont prévu. Quand les Premiers Nés reparaîtront, le Seker sera vaincu. Le Portail sera fermé ; le monde des ténèbres restera isolé à jamais du nôtre. Les Premiers Nés gouverneront la terre au nom d'autres dieux.
— Vous avez renié Tynstar à cause de cela ? Parce que vous êtes en faveur du mélange des races ?
— C'est la seule solution, mon seigneur. L'unique moyen de mettre fin à notre querelle est de changer le visage de la haine.
Je ne voyais pas les choses comme lui, et je doutais que quiconque partage son approche.
Serri ? Serri ?
Pas de réponse.
Dieux, pensai-je. J'ai peur qu’il me mente. Mais j'ai encore plus peur qu’il dise la vérité.